L’armoire


par Carola Speranza

Lingua / Language

ItalianoEnglishFrançaisPortuguêsDeutsch

Il ne pouvait vraiment pas rester au lit ce matin-là. Il s’était réveillé il y a plus d’une heure et à chaque fois qu’il fermait ses yeux afin de chercher à se rendormir, il espérait que le temps s’accélère et qu’à son réveil, il pourrait voir la lumière du soleil passer à travers les fines fentes des volets de sa chambre. Il devait attendre, mais il était trop enthousiaste, trop excité pour rester au lit et il faisait semblant de dormir en pyjama. Après avoir compté les moutons, répété les tables de multiplication et révisé les comptines de Noël, il s’aperçu à sa grande surprise qu’il était huit heures du matin. Il n’y avait pas une minute à perdre, le grand jour était arrivé : le jour de l’armoire. Aujourd’hui il entrait officiellement dans le monde des adultes. Maintenant, mes chers lecteurs, j’estime qu’il est nécessaire de vous parler de cette armoire, qui est d’habitude située à l’entrée de toutes les maisons de cette grande métropole occidentale. En entrant dans une maison, donc dans une propriété privée, on trouve, à droite ou à gauche de l’entrée, un grand placard avec un miroir tout aussi grand. Jusqu’à présent, vous pourriez me dire que tout est normal. Vous pourriez me dire que c’est l’armoire où on range les manteaux et les vestes, et que le miroir sert à se regarder une dernière fois avant de quitter la maison. Vous pourriez me dire que c’est un peu étrange que tout le monde en ait un, mais vous ne voyez rien de mal à cela. C’est vrai, mais cette armoire ne contient ni élégantes fourrures ni gilets d’été. Il ne contient même pas de gants ou de chapeaux. Ce placard contient… eh bien, demandons-le à notre protagoniste. « Coucou, jeune homme ». Le garçon s’éveille en sursaut. « C’est à moi que vous parlez ? ». « Bien-sûr que c’est à toi ! Sinon à qui d’autre ? Nous savons qu’aujourd’hui c’est ton jour, le jour de l’armoire ». Enthousiaste, il se met debout sur le lit et s’imagine une foule devant lui et, posant sa main sur le cœur comme pour chanter l’hymne, il déclare glorieux : « Aujourd’hui c’est le jour de l’armoire, et moi je deviens adulte ». Vous voyez, mes chers lecteurs, dans cette métropole occidentale, accéder au contenu de l’armoire signifie entrer dans le monde des adultes. Ou plutôt, des soi-disant adultes. « Mais alors qu’est-ce que tu attends ? Vas-y, cours, montre-nous ce qu’il y a dans cette fameuse armoire ». La phrase même pas finie, il enleva déjà son pyjama, se lava le visage et les dents, prit ses pantoufles et, retenant son souffle, il dévala les escaliers encore sombres à toute allure. Son père, anticipant l’enthousiasme de son fils, était déjà dans la cuisine en train de prendre le petit-déjeuner avec sa femme. Ils ne se regardaient pas, ils étaient occupés à s’informer des nouvelles du jour provenant du portable et de la télévision. Le petit-déjeuner était prêt, rangé et ordinaire. Un café au lait et deux biscuits avec de la confiture pour elle, un toast et un café amer pour lui. Vous voudriez que je vous les décrive, n’est-ce pas ?  Juste pour avoir une vision plus réelle de la scène. Je ne peux pas. Ou plutôt, je peux vous dire que la cuisine est mignonne, mais assez conventionnelle et particulièrement froide. Je peux encore vous dire qu’elle, était très élégante en son pantalon serré, et en sa blouse blanche en lin. Lui, au contraire, il était encore en son pyjama de soie noire, les pieds nus. Quant aux visages, je ne peux vraiment rien vous dire. Je ne comprends pas pourquoi, mais c’est comme si je ne pouvais les voir. J’essaie par tous les moyens, vous savez que je ferais n’importe quoi pour mon lecteur, mais cette fois je ne peux vraiment pas. A l’instant, les parents remarquèrent que leur fils était appuyé sur la porte de la cuisine et les regardant d’un air rêveur. « Vite, mon chéri, allons devant l’armoire ». Et les voici, tous les trois devant l’armoire, à l’entrée d’une nouvelle vie. Le garçon, entre ses deux parents, ne parle pas, mais il se frotte ses mains et les étend ensuite le long de son pantalon, sur lequel elles laissent de petites taches de sueur. Son père, peu ému, est sur le point d’ouvrir la porte de l’armoire ; sa mère vise le regard de son fils au travers l’objectif de son portable, en attendant sa réaction. Tout est prêt. La porte s’ouvre. Une lumière l’envahit entièrement, éclairant son regard étonné et perplexe. Sa mère saisit l’instant, son père s’éloigne, afin d’avoir une vision plus complète de la scène et de laisser le jeune homme seul face à la nouvelle réalité. « Mais je ne comprends pas, mais ce sont… ». « Dis-le, mon amour, dis-le à voix haute ». « Ce sont des masques ! ». « Bien sûr, mon amour, ce sont des masques ! C’est si simple, il faut juste s’y habituer. La première fois ça fait un peu mal de les porter, tu te sens presque coupable, parce que tu couvres ton vrai visage. Mais regarde papa et maman comme ils les portent bien. Tu vois ? ». « Mais ils m’écrasent mon nez, ils me font mal aux tempes et puis ils ne sont pas à ma taille ». Sa mère, presque bouleversée par ces plaintes innocentes, dit : « Mais chéri, ce ne sont pas les maques qui doivent s’adapter à ton visage, c’est ton visage qui doit s’adapter aux masques. Tu vois comme nous avons fait ? Sans masques, nous sommes méconnaissables, nous n’avons plus de traits à montrer. Le masque devient ton identité. En fonction de ce que tu veux faire, tu dois choisir le masque qui te convient le plus. Au fait, mon chéri, je dois y aller, passe-moi ce masque-là. Non, pas celui-là, celui un peu irrité mais avec un petit sourire et cette réunion au bureau passera très vite ». « Mon fils, prenons le même masque pour aller au parc ». « Mais papa, moi je ne veux pas aller au parc ». « Voici l’avantage du masque. Nous, les adultes, on ne fait que des choses dont nous n’avons pas envie, et la plupart du temps, nous ne nous en soucions pas du tout. Nous invitons les gens que nous n’aimons pas pour le dîner, nous achetons des vêtements pour les montrer aux autres, nous mangeons ce que les publicités nous disent de manger et nous travaillons pour de l’argent. Mais personne ne le saura jamais, parce que nous prenons un joli masque souriant et nous apparaissons comme les autres voudraient que nous soyons. Et voilà ». « Papa, alors je vais prendre ce masque qui fait beaucoup rire et je viens au parc avec toi ». « Bravo, chéri, et prends-en un de réserve, plus triste, juste au cas où ». Le gamin pense alors que de cette façon il n’aurait plus à faire semblant, car il serait couvert d’un masque qui faisait semblant à sa place. Il était entré dans le monde des adultes, et il sentait déjà que toute cette histoire d’émotions était vraiment quelque chose à surmonter. Et puis, s’il avait été triste une fois ou s’il avait envie de pleurer, il aurait suffi de mettre un joli masque qui faisait « MDR ».

Altre grandi storielle

En savoir plus sur Grandi Storielle

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture