Le carrefour des émotions


par Carola Speranza

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Le carrefour des émotions

Un croisement de routes. Certaines semblaient être de grands boulevards : larges, goudronnés et imposants ; d’autres, en revanche, semblaient être des ruelles étroites, tortueuses, avec de petits virages et de grands trous. D’autres encore présentaient des touffes d’herbes et quelques fleurs colorées. Et ceci n’est que la description d’un seul côté du carrefour : si je devais vous parler de toutes les rues qui venaient de l’Ouest, je n’aurais pas le temps de raconter ma petite histoire. Toutes ces rues menaient à un très grand carrefour. Il était impossible de comprendre qui avait la priorité, comment on devait le traverser, qui devait s’arrêter, qui était à blâmer pour avoir repris la route et tourné tout de suite et qui, au contraire, aurait dû ralentir. Au centre de ce que nous pourrions définir un carrefour – en effet je ne sais pas vraiment comment le décrire- il y avait un agent de la circulation. Puisque personne n’avait jamais rien vu de similaire, même dans les plus grandes villes du monde, il fallait lui demander. Comment pouvais-je me rapprocher de la seule personne qui serait capable de m’expliquer le fonctionnement du carrefour ? Après avoir couru, je me suis arrêté d’un coup et j’ai marché à nouveau et j’ai finalement atteint le policer.

-Voilà, est-ce que vous voyez ce que vous avez fait ? – me reprocha-t-il immédiatement, sans même me regarder dans les yeux.

-Je ne comprends vraiment pas…-

-Oh, vous ne comprenez pas. Regardez à quoi vous avez réduit la Nostalgie ! Elle a déjà du mal à accélérer, vu qu’elle est encore ancrée à cette espèce de moto qu’est la Mélancolie. Si tu lui coupe la rue, elle ne repartira jamais ! Et puis…attends une seconde. Toi, la Colère, tu ne vois pas que le feu est rouge ? Il est rouge pour tout le monde, y compris pour toi. Ne me dis pas que tu ne l’as pas vu, car je ne te croirais pas.

-Excusez-moi de vous demander, mais je pense que c’est rouge pour tous, n’est-ce pas ?

-Non, retourne-toi vers le Nord. Tu vois qui arrive de cette grand-route-là ? Elle s’appelle la Persévérance. Elle peut passer, elle a son télépéage. Elle l’a mérité. Allez la Timidité, le feu est sur le point de devenir orange, allez-y maintenant qu’il est encore vert ! Allez, allez-y. En voici une autre, l’Education. Ces jours-ci elle hésite toujours à conduire : elle prend la mauvaise direction, elle se montre hésitante. Et la voilà, cette gamine. Désolée, une fois encore. –

Tout à coup, il sortit son sifflet et commença à faire sortir tout l’air de ses poumons – Je vais t’infliger une contravention cette fois, je m’en fiche. Il n’est pas possible que tu sortes en douce ainsi seulement parce que ton prénom est l’Envie.  Tu n’as pas vu que cette rue était à sens unique ? Mais toi, tu ne te soucis pas de règles et tu étais sur le point d’avoir un accident avec le Bonheur, comme cela arrive presque toujours.

-Excusez-moi, Monsieur le policier, qui est cette voiture avec les quatre flèches ?

– Il est l’Amour. C’est moi qui lui aie enlevé l’huile. On en pouvait plus. Il est toujours en train de se balader avec tous ses amis, les « Amoureux », et il n’a fait que des dégâts sur ce carrefour. Quand l’Amour passait, tout le monde commençait à se comporter bizarrement. Et même la Colère, qui est normalement très sûre d’elle, n’arrivait à plus rien comprendre. Seulement la Jalousie était capable de dominer un peu l’Amour. Si vous l’avez remarqué, la Jalousie est toujours au deuxième rang pour l’embêter. S’il-vous-plaît, circulez. C’est le tour de la Vertu. Alors s’il-vous-plaît, circulez. La Détermination, en voici une autre. Divertissement ! Amusement, attache ta ceinture et n’ose pas prendre la route pour suivre Folie ! N’ose vraiment pas en ce moment ! Voici l’autre agent. Mon ennemi par excellence. Tu verras maintenant quelle catastrophe. Au revoir, Mademoiselle. –

Et il partit comme ça, d’un air posé, après un surprenant baisemain. Et voici le nouveau policier : il me serre fort dans ses bras et il est très ému d’avoir des visiteurs.

-Très bien, commençons alors. Feu vert pour tout le monde. –

Tout à coup, j’entends un bruit assourdissant, un mouvement continu d’émotions qui vont et viennent, font marche en arrière et se déplacent. Je voulais immédiatement demander des explications sur cette nouvelle façon de diriger la circulation, mais je me suis rendu compte que le policier n’était plus là. Je me suis retourné et je l’ai vu à côté de l’Amitié, l’Affection, la Douleur, le Charisme et la Foi. Eux, ils cherchaient à soulager l’Amour et éloigner la Jalousie, qui ne voulait pas se déplacer. Et maintenant, il revenait d’un air désolé. – Rien à faire, il est plus fort que moi. Quand je suis là, la Jalousie n’écoute pas. –

-Pardon, mais pourquoi ? Ne devraient-ils pas tous vous obéir ? –

-Non, ma chérie. Tout le monde n’obéit qu’à l’Esprit. –

-L’ Esprit ? –

– Oui, l’agent d’avant. Tout le monde obéit aux ordres de l’Esprit ! Tu sais, moi je suis le Cœur, et les temps sont durs pour ceux qui ne se laissent guider que par moi. –

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