Tout cela à cause de la gravité


par Carola Speranza

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Tout cela à cause de la gravité

Quel mystère ! Il était arrivé à une mauvaise destination, peut-être à cause d’une erreur technique pendant le voyage. Et figurez-vous qu’on lui avait dit : « Fais gaffe à quand tu passes près de la Terre, ne ralentis pas, ne t’arrête pas, mais accélère ». On lui avait alors donné une longue explication sur une force. C’était comment déjà ? La force de gravitation ? De pesanteur ? Bah, il ne se souvient pas. Mais la Terre était si belle. Il ne pouvait pas résister à une telle beauté. Ses yeux se sont écarquillés, son cœur a commencé à battre comme un fou et lui, il l’admet : non seulement il a ralenti et s’est arrêté, mais il l’a aussi contemplée, immobile. Il a contemplé cette boule géante, tâchée de couleurs qu’il n’avait jamais vues auparavant : bleu animé et vert qui devenait marron à certains endroits. Tout était entouré tantôt de coton blanc d’où sortait de nombreuses gouttes d’eau ; tantôt de coton gris d’où sortait une véritable cascade d’eau aux reflets blancs ou jaunes aveuglants, suivies toujours d’un bruit fort, assourdissant, effrayant. Toutefois, alors qu’il essayait de lorgner la partie de la Terre qui brillait sous la lumière du grand Roi Soleil, il s’est senti soudainement attiré par elle, par une force dont il ne se souvient plus le nom et, d’un coup, « paf » ! Il tombe littéralement des nuages, dans cette péninsule qui ressemble à une botte vue d’en haut. Oh là là, mais quel endroit bizarre. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Il a immédiatement compris qu’il avait atterri en Italie. On lui en avait tellement parlé : les pâtes, les fêtes, la mer, les montagnes, les couleurs, les parfums, l’hospitalité et surtout beaucoup de sympathie. Mais pas seulement, l’Italie avait aussi un très bon chocolat, des liqueurs exquis, la mode, les pizzas et du bon vin… Heureux d’être tombé sur ce merveilleux paradis terrestre plein d’églises et d’art, de cinéma et de littérature, il se lève et voit…Rien. Il ne voit rien du tout. Il y a de très belles rues colorées. On peut sentir l’odeur de la sauce tomate qui sort par cette fenêtre-là. Les cloches sonnent, la messe est sur le point de commencer. Mais sinon ? Tout est fermé. Il n’y a personne dans les rues. Il s’est passé quelque chose. Je veux mieux comprendre. On lui a dit qu’ils sont très accueillants, alors il essaie de poser une question à quelqu’un. Il s’approche d’une porte. « Qui est-ce ? », « Bonjour Madame, je suis étranger, je viens d’arriver et je voulais vous demander si… ». « Vous avez votre masque ? » « Pardon ? ». « Je vous ai demandé si vous avez un masque ! ». « Je ne comprends pas ». « Bah écoutes, si tu ne comprends pas, au revoir ». Alors qu’il cherchait à comprendre ce que la dame voulait dire, voilà qu’un homme arrive : grand, élégant, aux cheveux soignés et aux yeux bleus qui le regardent avec mépris. Lui aussi il porte un masque. Il est bleu et couvre la moitié de son visage : du nez jusqu’à son menton. « Déplace-toi, je n’ai pas envie de me disputer avec toi. Va acheter un masque ». « Où puis-je en acheter un ? ». « Où veux-tu l’acheter ? À la pharmacie, non ? Sors ton argent». Il aurait voulu lui demander de quoi il parlait, mais il a juste souri et il est parti. Quel désastre. Mais le monde, était-il vraiment si mauvais ? Découragé, il s’assoit par terre. Il désespère. On fait quoi maintenant ? Juste au moment où il allait commencer à pleurer, il entend chanter. Il n’avait jamais entendu une voix si belle. On dirait un murmure, mais si mélodieux, si doux, si émouvant qu’il ne semble pas être réel dans un endroit où les gens portent des masques qui couvrent leur bouche.

« Bonjour, mon ami ». Il s’adresse à moi. Cet homme est si beau, il a l’air négligé, mais il est très joyeux, et, en fait, il lui sourit. Attends, il sourit, donc il ne porte pas de masque, mais pourquoi ? Je ne comprends rien. « Tu ne portes pas de masque ! ». Attends, qu’est-ce que je fais ? Je traite les autres comme ils m’ont traité ? L’homme réplique immédiatement : « Comme si tu en avais un, mon ami… ». Il a raison. Je m’assois à son côté. « Moi je n’en ai pas un, parce que je ne sais pas ce qu’est l’argent ». L’homme est surpris et répond tout de suite : « Moi non plus ! ». Je commence à rire. C’est drôle, cet homme, il n’est pas habillé élégamment, il ne me traite pas mal, il ne porte pas de masque et il ne connaît pas l’argent. « Moi, je ne porte pas de masque parce que personne ne veut s’approcher de moi. Donc, ça ne servirait à rien. Je n’ai pas de maison. J’ai beaucoup d’amis qui me laissent ces pièces, tu vois, c’est ça de l’argent. Je garde juste un masque de réserve car le respect pour les autres personnes est toujours important. Sinon, je vis comme ça ».

« C’est-à-dire ? »

« Tu ne le vois pas ? Je choisis un endroit qui me plaît. Un pont, généralement. Je m’assois et je commence à chanter, à jouer, à rire en me racontant des choses. Certains amis m’apportent quelque chose à manger, d’autres m’offrent une cigarette. Ah, tu ne sais pas ce que c’est. Crois-moi, c’est mieux comme ça. Ensuite, j’en profite ».

« De quoi ? ».

« De la vie ! Cette chance d’être venu au monde sans l’avoir demandé. La vie est un cadeau, toujours une surprise. Sans le demander, tu te retrouves dans ce monde merveilleux et tu dois apprendre à vivre. Mais tu devrais voir comment les gens compliquent cette vie. Ils ne comprennent pas cette histoire de don et commencent alors à créer des problèmes, à suivre des idées qui ne sont pas forcément les bonnes, à créer des relations sans que personne leur ait imposé. Je ne les comprends pas. Mais attends, ils étudient juste pour avoir un diplôme. Ensuite, si tu leur demandes ce qu’ils ont compris de la vie et ce qu’ils ont appris de l’histoire qu’ils ont étudiée, de la littérature qu’ils ont lue, ils te croient un fou. Bénie soit la folie, dans toutes ses formes. De plus, ils prennent des rendez-vous, ils prennent la voiture pour aller acheter du pain. Ils vont aux supermarchés et achètent tout ce qui est le plus coloré, le plus appétissant et avec le plus de conservateurs. Ah oui c’est vrai, tu ne connais pas les conservateurs. Bah, c’est mieux ainsi. Si tu demandes à quelqu’un s’il est heureux, il rit à ton nez. C’est comme s’ils avaient des problèmes insurmontables. Et maintenant qu’ils devraient être dehors toute la journée faire des choses qu’ils s’efforcent de faire, ils se retrouvent enfermés chez eux. Les pauvres ».

« Et toi ? ».

« Bah moi je n’ai pas de maison. Chez moi actuellement est à côté de toi, par exemple. Et quand la gendarmerie arrête les autres gens, parce qu’ils ont violé le couvre-feu, ils leur donnent une contravention. Ah oui, tu ne sais pas ce qu’est une contravention. Fais-moi confiance, c’est mieux comme ça. Si la gendarmerie me voit, elle me regarde et ne me fait rien ».

« Bah du coup, tu es une personne bizarre, ici ».

« Je suis un clochard ».

« C’est quoi un clochard ? ».

« Un clochard est quelqu’un qui n’a pas de compte à rendre à personne. Je change ma vie tous les jours, toujours à la recherche du bonheur. Cela est mon argent. Je vis grâce au bonheur. Et quand je suis malheureux, c’est la tristesse qui devient mon argent. Je me tiens sous la pluie et chante toute la douleur et les gens me donnent des pièces, parce qu’ils voient quelque chose de vrai et pur. Eux, ils le voient, moi, je le vis ».

« Puis-je être un clochard moi aussi ? ».

« À une seule condition : tu dois être heureux mais aussi triste, parce que cela fait du bien ; tu dois aimer avant d’être aimé et surtout, mets ton masque, sinon tu devras connaître ce qu’est une amende et crois-moi, tu n’aimerais pas cela ! Hahaha. »

Un poisson très spécial pt. 2

Et nous voici enfin dans son royaume : le pont. Il ne cesse de me dire qu’il aime être suspendu dans les airs, être plus près du ciel, plus haut par rapport aux rues de grand passage, et surtout juste au-dessus de l’eau. Ensuite, il m’a aussi dit que l’eau était le bien le plus précieux à ses yeux. Et donc je regarde au-dessus de la barrière, je veux la voir et comprendre ce que cette eau a de si particulier pour qu’il en parle autant. Je suis heureux en regardant l’eau du fleuve qui coule sous nos pieds ; pourtant, je suis déçu.

« – Ah, c’est ça…l’eau dont tu m’as tant parlé…

– Comment ?! Tu n’es pas heureux ? Mais regarde !

– L’eau est marron, elle est sale, on dirait de la boue ! »

Le clochard réfléchit un instant, il ne parle pas. Il pense : « Qui que ce soit qui regarde l’eau d’un fleuve pour la première fois pensera qu’elle est sale. Il ne saura jamais comment elle était auparavant et à quoi elle ressemble sans pollution. ».

J’insiste : « -Vous m’avez tellement parlé de ce pont ! Je suis heureux d’être ici. Certes, je ne m’attendais pas à ce que l’eau soit comme ça, mais je vois un poisson pour la première fois !

Le clochard est enthousiasmé. Il se penche rapidement pour voir ce que son ami montre du doigt. En revanche, il ne voit aucun poisson. Alors il lui demande immédiatement : « Pardon, mais de quel poisson parles-tu ? »

Je réplique avec fierté : « – J’ai pris note de tout ce que tu m’as appris. Pourquoi tu ne le vois pas ? Tu m’as pourtant dit que dans le fleuve il y a des poissons : de petites créatures dans l’eau et qu’on peut voir depuis la surface. Celui-ci est donc un poisson ! »

Le clochard regarde le fleuve avec désespoir car il comprend que ce qui flotte dans l’eau, et parfois sombre à cause des courants, n’est certainement pas un poisson.

« -Mais enfin, c’est une bouteille en plastique !

-C’est une espèce de poisson ?

-Mais bien sûr que non, quelle question !

-Bah alors, pourquoi est-il dans le fleuve comme un poisson ? »

« Bonne question, très bonne question, pense le clochard. Le petit s’est posé cette question seulement après quelques heures passées sur cette Terre. Nous, les Hommes, nous ne nous sommes jamais demandés pourquoi, alors qu’on y vit depuis des générations ».

« -Ah d’accord. Dans ce cas j’en vois un ! continua l’enfant. En fait, j’aurais dû me douter que le poisson était plus petit. Le voilà, regarde comme il est petit, comme il est mignon. Viens, viens voir !

-Mais ça non plus ce n’est pas un poisson… »

« Non, cette fois je ne lui dirais pas la vérité, s’imposa le clochard. Comment lui expliquer ce qu’est un coton-tige ? Peut-être qu’il vaut mieux ne rien dire ».

« -Regarde ! Il y en a un autre ! Et il y en a un là-aussi. Regarde, ils sont tous échoués. Ils sont si mignons !

-Mais fils, regarde…

-Oui, je sais, ce n’est pas un poisson normal.

-Tout à fait, je ne savais pas comment te le dire. J’ai essayé de te faire comprendre, mais tu ne sais pas à quel point c’est difficile, et j’ai honte. Oui, j’ai tellement honte et…

-Non, mais tu n’as pas à avoir honte, j’ai compris. C’est le poisson en plastique ! Il n’est pas sous l’eau, il flotte au-dessus.

-Hum, bien sûr. Oui, bien sûr. Tu as raison, tu as raison. Mais tu sais pourquoi il ne flotte pas ? Parce que ce n’est pas sa maison. Vite ! Allons les sauver, cours ! »

C’est ainsi qu’un passant vit un clochard, accompagné d’un enfant, courir le long du fleuve et ramasser tout le plastique des environs.

« – Vite, allons le sauver ! » Le clochard n’avait pas envie de dire que c’était sa faute, la faute de ses concitoyens qui lui offraient de la nourriture et des cigarettes, la faute du maire, la faute de ce passant qui les regardait mal depuis le pont et la faute de tous les autres. Et les cris continuent : « – Tu es en train de le sauver, mets-le vite dans cette malle pour qu’il soit en sécurité. » Sauf que la malle n’est rien d’autre qu’une poubelle de collecte en plastique. Ils crient joyeusement tout en sauvant tous les déchets qu’ils peuvent trouver dans le fleuve.

Le passant s’éloigne en riant dans sa barbe, « Ils sauvent du plastique… plutôt bizarre ! ». Le clochard hurle alors : « Nous sauvons le plastique, certes, mais nous sauvons aussi vos petits-enfants ! »

L’homme ne se retourne pas, et les deux amis continuent à sauver les poissons en plastique.

Et donc, chères lectrices, chers lecteurs, si vous voyez un jour des poissons en plastique en difficulté, écoutez les conseils de ces deux sympathiques personnages : oubliez les mots des passants et allez les aider ! Notre monde a besoin des personnes comme eux et comme vous !

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