Voyage en tramway


par Carola Speranza

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Quelle journée magnifique ! Il pleuvait, c’est vrai, mais Clara était radieuse. Enfin, après longtemps, quelqu’un l’avait remarquée. Depuis son enfance, elle aimait écrire. Quand on lui demandait : « Alors Clara, tu as décidé ce que tu veux faire avec ta licence en lettres ? Tu deviendras sûrement professeure ! Comme ça, tu as aussi les vacances, que demander de plus ? ». Elle, elle observait son interlocuteur droit dans les yeux et, sans la moindre hésitation, elle répondait : « Moi, je serai écrivain ». Elle avait raison de le dire de cette façon : on ne peut pas devenir écrivain. On ne peut qu’être écrivain. Ils la regardaient tous avec pitié, et avec complaisance, comme on le fait avec les enfants pleins d’espoir quand ils parlent du Père Noël. Mais aujourd’hui c’était le grand jour : avec son manteau rouge, et ses feuilles à la main, elle monta dans le vieux tramway orange et alla au bout pour admirer le paysage derrière elle. C’est vrai, il pleuvait, mais elle n’avait pas mis les papiers dans son sac. Elle les tenait fermement, comme un rempart qui la protégerait du premier morveux qui lui ferait encore la leçon sur son choix de devenir écrivain. Elle posa son front sur la vitre et, à travers les gouttes qui tombaient inexorablement, elle enlevait en peu de buée du verre, observait la ville et elle se l’imaginait. C’est toujours comme ça avec les écrivains : chaque image est liée au mot de façon indissoluble. Tout ce qu’ils voient devient une histoire. Alors, elle s’était tournée et avait commencé à observer les autres passagers. « Lui, il pourrait s’appeler Louis, oui, ce prénom lui va bien. Grand et blond, un beau mec. Il n’a pas dû dormir de la nuit, il est peut- être encore un peu bourré. Il est peut-être saxophoniste un peu bohémien ou peut-être qu’il est juste un fêtard encore trop étourdi pour réaliser que je suis en train de le fixer avec indiscrétion. Bref, restons sur le personnage du saxophoniste un peu à la dérive avec des lacets défaits et un paquet de cigarettes qui va bientôt tomber de sa poche. Oh, voici un autre beau sujet : un petit vieux qui, pour lire le journal, disons que ce n’est pas vraiment une lecture, mais plutôt pour regarder simplement les titres en gras et secouer la tête, lèche l’index pour essayer de tourner la page, de manière attentive et le front ridé. Dans ce cas-ci il pourrait y avoir de nombreux scénarii, mais comment le rapprocher de notre ami Louis ? Non, cela ne marche pas. Mieux vaut cette petite brune là-bas. Un peu timide, très mignonne. Elle n’a pas l’habitude de sortir le soir, ses parents ne veulent toujours pas. Pourtant, ils lui ont dit que juste en bas de chez elle, il y aura un concert de jazz où le copain de sa meilleure amie jouera. Son amie la supplie de ne pas la laisser seule et, comme par hasard, juste ce soir-là ses parents seront invités à un dîner de charité de l’autre côté de la région. Oh attends, combien d’arrêts il me reste ? Heureusement encore deux, je peux continuer. Après avoir répété une fois de plus de ne le faire que pour elle, et par son amour pour Duke Ellington, ils entrent dans la salle. La lumière est tamisée, les tables sont dressées devant le groupe qui improvise et s’amuse. Ensuite, je mets ici une belle description du lieu, des différents musiciens etc… . Enfin, notre beau Louis remarque la jeune fille qui bat le rythme avec ses jambes croisées. La fille semble s’y connaître en musique. Elle, elle l’observe, silencieuse, en sifflotant le refrain de la chanson, en contrôlant qu’il n’y ait aucune faute. Ils s’examinent et s’analysent entre eux. Il y a à peine un échange de sourires, qui sont encore cachés par les rôles qu’ils ont décidés de jouer et qui doivent tous deux maintenant respecter : lui, il joue le rôle du grand saxophoniste et elle, celui de la connaisseuse et de l’amoureuse de la belle musique. A la fin de la chanson, ils savent parfaitement qu’ils devront se présenter, que l’un des deux devra inventer une excuse stupide afin de se rapprocher de l’autre. Encore un arrêt. Reprenons : lui, il s’approche et, en souriant, il lui dit : « Est-ce que je peux savoir le prénom de cette fille qui m’a fixé tout le temps ? ». Oh là là, ce Louis (que j’observe maintenant alors que sa tête pend de gauche à droite dirigée par le sommeil) a su surprendre en déclenchant de manière inattendue une grande tactique de séduction ! Mais elle, elle ne se laisse pas intimider et, avec ruse, elle répond ainsi : « Tu m’as enlevé les mots de ma bouche : moi aussi, j’aurais voulu savoir le prénom de ce musicien qui contrôlait ma jambe afin de suivre le rythme ». Ils sourient. Voici mon arrêt. Les papiers dans la main droite, le parapluie dans la main gauche, elle réserve l’arrêt en appuyant le bouton avec le coude. Elle regarde le garçon, ensuite elle se retourne pour regarder la fille, elle soupire. Elle descend en souriant. Et, au moment où elle essaie d’ouvrir le parapluie d’une seule main et, de l’autre main, de ne pas laisser tomber son petit trésor, elle dit : « Si seulement ils savaient qu’ils sont amoureux ».

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